L'hérésie des économistes dits orthodoxes

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L'hérésie des économistes dits orthodoxes

La controverse entre économistes orthodoxes et économistes hétérodoxes révèle le fondement théologique inavoué de la science économique.

Dans un pamphlet au titre provocateur – Le Négationnisme économique et comment s’en débarrasser (Flammarion, 241 p.), Pierre Cahuc et André Zylberberg s'attaquent aux économistes dits hétérodoxes. Pour ces deux économistes dits orthodoxes (en fait scientistes), il n'existerait qu'une seule véritable science économique, qui serait une science expérimentale proche de la médecine ou de la physique, et le consensus dégagé d'études convergentes ne saurait être qualifié d'opinion. Un exemple de conclusion qu'ils jugent démontrée : l'immigration n'a pas d'effet sur le taux de chômage (La Croix, 19/9) – certains douteront du caractère probant de cette « vérité scientifique ». Et les économistes hétérodoxes qui contesteraient cette méthode seraient des négationnistes, des charlatans et des obscurantistes. Des économistes critiques ont répondu que refuser le pluralisme des méthodes est une posture anti-scientifique ; c'est méconnaître « la nature profonde de l’économie, qui est une science sociale, largement transdisciplinaire, dont l’analyse se nourrit des résultats des autres sciences sociales : philosophie, histoire et sociologie » ; de fait, « moins de 10% des publications relèvent aujourd’hui de l’économie expérimentale » (Politis, n°420).

Le théologien catholique américain William Cavanaugh analyse finement le débat entre économistes orthodoxes et hétérodoxes dans un chapitre de son nouveau livre, Comme un hôpital de campagne (Artège, 426 p., 21 €, à paraître le 13 octobre). Il souligne que l’emprunt du langage théologique par les économistes orthodoxes pour exclure les hétérodoxes des universités et autres institutions révèle que « c’est de croyance, ou de doxa, qu’il est question, même si la science affirme avoir dépassé la simple croyance. » Et de fait, leur discipline – même parée des modèles mathématiques les plus sophistiqués – repose sur des présupposés philosophiques (par exemple l’hypothèse selon laquelle chaque l'individu agit toujours pour maximiser son propre intérêt) voire théologiques : la main invisible imaginée par Adam Smith a souvent été pensée comme une forme sécularisée de la providence divine. On a pu aussi développer l'idée que que l’argent occupe formellement la place que Dieu occupait par le passé dans la société chrétienne (cf. la Théologie de l'argent, de Philip Goodchild). Cavanaugh écrit : « Les économistes ont un travail important à faire. Ils doivent non seulement réaliser des études empiriques sur le comportement des personnes, mais aussi remettre en question ce qui sous-tend la croyance et qui motive ce comportement, à commencer par celui des économistes. »

Denis Sureau

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