Pourquoi la dissuasion nucléaire est perverse

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A Nagasaki, le Pape François a eu le courage de déclarer la dissuasion nucléaire "perverse".

En février 1996, j'ai soutenu dans le mensuel La Nef (n°58) la thèse selon laquelle la dissuasion nucléaire est une structure de péché. Voici ce que j'écrivais :

Le débat ne porte ni sur la nécessité d'une défense efficace ni même sur la possibilité d'une guerre juste, que nous admettons contre les pacifistes. Il dépasse aussi le problème posé par l'utilisation d'armes d'extermination massive – nucléaires ou non – qui sont de soi contraires aux deux grands principes du jus in bello (« droit dans la guerre ») communément accepté : d'une part la discrimination entre combattants et non-combattants, et de l'autre la proportionnalité entre le mal provoqué par une action guerrière et le bien obtenu (ou le mal évité). « Tout acte de guerre qui tend indistinctement à la destruction de villes entières ou de vastes régions avec leurs habitants est un crime contre Dieu et contre l'homme lui-même, qui doit être condamné fermement et sans hésitation » (Gaudium et Spes, 80). Ce qui est en cause, c'est la moralité de la menace d'utilisation de telles armes.

Sur un problème aussi grave, l'Eglise ne peut rester muette, sans commander pour autant des décisions directement politiques. Elle s'oppose à la course aux armements qui aggrave les causes des conflits. Elle affirme que « l'équilibre de la terreur par la dissuasion nucléaire est une sécurité à trop hauts risques » (1). Le Catéchisme de l'Eglise catholique précise : « L'accumulation des armes apparaît à beaucoup comme une manière paradoxale de détourner de la guerre des adversaires éventuels. Ils y voient le plus efficace des moyens susceptibles d'assurer la paix entre les nations. Ce procédé de dissuasion appelle de sévères réserves morales » (n° 2315). L'Eglise, sans doute par respect de la juste autonomie des réalités temporelles, de la spécificité du politique, s'est néanmoins abstenue de déclarer [ avant le Pape François] la dissuasion nucléaire intrinsèquement perverse – ce qui ne signifie pas qu'elle ne le soit pas.

La dissuasion pose un problème moral délicat. Est-il moral de menacer quelqu'un de commettre soi-même un péché pour le dissuader d'en commettre un ? Un officier général chrétien, partisan de la dissuasion, ose la comparaison suivante. La femme d'un couple catholique est infidèle. Pour la dissuader de continuer, le mari la menace d'agir de même. Selon cet auteur, ce chantage est admissible même si son exécution ne l'est pas.

Telle n'est pas notre opinion. Il est contraire à la justice de prévenir une injustice ou d'y répondre en affirmant (faussement) l'intention de commettre une injustice. Dans l'exemple proposé, il est clair que la menace du mari relève du mensonge, acte injuste car contraire à la véracité qui doit présider aux rapports humains.

Dans le cas qui nous occupe, l'immoralité de l'utilisation des armes atomiques s'étend donc également à la menace d'y recourir et même à la simple possession de ces armes qui sont de soi disproportionnées et non-discriminatoires. Opus justitiœ pax : la paix est œuvre de justice (Isa'ïe 32, 17). Réciproquement la dissuasion est une injustice et un facteur de guerre précisément parce qu'elle s'apparente à un chantage terroriste : le terroriste est celui qui s'attaque à un tiers innocent pour faire plier son adversaire. La structure de l'acte dissuasif est rigoureusement identique : les gouvernants d'un pays A veulent contraindre ceux d'un pays B en les menaçant d'exterminer une partie de sa population civile. Jeu à trois pour le moins pervers.

Admettons, disent nos contradicteurs, que la dissuasion ne soit pas un bien mais un mal : ce mal n'est-il pas rendu nécessaire par la violence qui régit notre monde ?

Mais c'est un principe élémentaire de morale qu'« il n'est pas permis, même pour de très graves raisons, défaire le mal afin qu'il en résulte un bien, c'est-à-dire de prendre comme objet d'un acte positif de volonté ce qui est intrinsèquement un désordre et, par conséquent, une chose indigne de la personne humaine, même avec l'intention de sauvegarder ou de promouvoir des biens individuels, familiaux ou sociaux » (Paul VI, Humanae vitae, n° 14).

La cause est entendue, ajoutent les nucléaristes, mais le pape ne reconnaissait-il pas dans la même phrase qu' « il est parfois licite de tolérer un moindre mal moral afin d'éviter un mal plus grand ou de promouvoir un bien plus grand », en se référant à Pie XII ? Il ne s'agit pas de faire un mal pour obtenir un bien mais de tolérer un moindre mal (la dissuasion) pour éviter un mal plus grand (la capitulation) qu'aucun autre moyen ne pourrait éviter. « Affronté à un choix entre deux maux quasiment imparables, la capitulation ou la contre-menace... on choisit le moindre sans prétendre en faire un bien ! » (Conférence épiscopale française, « Gagner la paix », 8 novembre 1983).

Cette position suppose que seule la dissuasion peut maintenir la paix. Affirmation discutable et discutée. Par ailleurs une chose est de tolérer un mal (par exemple la prostitution), autre chose est de mettre en œuvre ce mal qu'est la dissuasion en l'érigeant en principe stratégique permanent, commandant toute une politique de défense, c'est-à-dire un ensemble cohérent de moyens humains et matériels. Or Pie XII dans l'allocution citée par Paul VI (2) rappe­lait qu'aucune autorité (même Dieu !) ne peut « donner un mandat positif ou une autorisation positive » de faire ce qui serait contraire au bien moral, parce qu'il est contre nature d'obliger la volonté de l'homme au mal. Ce qui est essentiellement différent de la situation où ne pas empêcher cette déviation morale peut « se justifier dans l'intérêt d'un bien supérieur et plus vaste ».

Dans le cas présent, les maux engendrés par la stratégie de l'épouvante (3) sont évidents : course aux armements, exacerbation des inimitiés entre les peuples, mauvais exemple donné aux puissances non-nucléaires, etc. N'appelons pas la fausse tranquillité de ce désordre international : « La paix ne se réduit pas à une absence de guerre, fruit de l'équilibre toujours précaire des forces. Elle se poursuit jour après jour, dans la poursuite d'un ordre voulu de Dieu, qui comporte une justice plus parfaite entre les hommes » (Paul VI, Populorum progressio, 76).

Il y a plus grave encore. Pour être crédible, la dissuasion suppose que l'on affirme haut et fort l'intention de passer à l'acte si nécessaire. A force de brandir cette menace, comment ne pas s'habituer à l'idée que, dans certaines circonstances, on pourrait effectivement envisager d'utiliser l'arme atomique même si, au départ, on avait au for interne vigoureusement repoussé cette éventualité ? C'est le propre d'une structure de péché – comme une loi inique – d'inciter à légitimer subjectivement un acte objectivement immoral. Le discours sur l'atome militaire, arme de « non-emploi », comporte une contradiction intrinsèque. On constate d'ailleurs que le général Gallois, qui prête à l'atome des vertus pacificatrices, ne s'en tient pas là puisqu'il semble justifier les bombardements d'Hiroshima et de Nagasaki, toujours au nom de la paix qu'ils auraient entraînée. La distinction menace de l'utilisation I utilisation n'est donc pas une séparation.

Notre conclusion est donc que la dissuasion est un mal injustifiable : une véritable « structure de péché » qu'il faut démanteler.

(1) Jean-Paul II à l'ONU, 3 mai 1988 (cf. les textes choisis par les moines de Solesmes Sur la paix et la guerre, coll. Ce que dit le pape, Fayard, 1991, p.70).

(2) Allocution aux juristes italiens du 6 décembre 1953.

(3) Cf. Samy Cohen, La bombe atomique, la stratégie de l'épouvante, coll. Découvertes, Gallimard, 1995.

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