Après la loi naturelle

Publié le par Denis Sureau

Soucieux de trouver un terrain d'entente avec les démocraties libérales, certains catholiques s'imaginent encore pouvoir trouver un terrain d'entente en raisonnant à partir de la loi naturelle. Quitte à déformer complètement la signification de cette lex naturalis, comme le fit dans les années 40 un Jacques Maritain, dont les élucubrations révèlent plutôt une contamination d'une pensée catholique hantée par la réconciliation avec la modernité libérale.

Une belle illusion,  alors que l'antagonisme est devenu radical entre la loi naturelle et la loi civile. On pourra lire à ce propos les actes du XXIe colloque national de la Confédération des Juristes catholiques de France (Loi naturelle et loi civile, Téqui). Le refus du législateur de se référer à une norme supérieure à la volonté générale a entraîné un ébranlement général des fondements de la cité. Le positivisme juridique et le laïcisme républicain ont enfanté un véritable monstre : une justice incertaine, une prolifération des lois et des procédures, une chute progressive dans un monde d’irrationalité pure où la notion même de nature humaine n’a plus de sens. On trouvera dans ce livre passionnant des analyses à la fois bien documentées et lucides : notamment celles de Marie-Pauline Deswarte et de Jean-Baptiste Donnier, outre la synthèse préliminaire de Joël-Benoît d’Onorio, président des Juristes catholiques. Ce dernier constate : « le concept de loi naturelle souffre du fait qu’il n’y a pratiquement plus que l’Eglise catholique à l’invoquer de nos jours ».

C’est pourquoi le recours à ce concept ne peut pas être l’alpha et l’omega de la théologie politique chrétienne. La question préliminaire à se poser devient : pourquoi notre conditionnement culturel rend inopérante la référence à ce concept ? 

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Pierre G. 24/04/2007 16:33

N'est-ce pas dans l'ordre de la connaissance que se place Maritain, lorsqu'il affirme que les droits de l'homme fondent les relations fondamentales et donc l'ordre naturel ? Si oui, je serais assez d'accord avec le philosophe...
Notre mode de connaissance étant premièrement sensible, il me semble bien que c'est la nature même de l'homme - connaissance qui me paraît être objective - qui permet d'en conclure l'existence d'une loi naturelle, quand bien même cette dernière serait dans l'absolu fondatrice des droits de l'homme...

Canou mou 06/04/2007 18:40

Mais alors, l'existence de Dieu ne peut être de la même manière qu'une "hypothèse" puisqu'elle découle sur une croyance toujours subjective.

Alex 05/04/2007 16:47

Merci pour ces précisions, il serait en effet interessant de savoir que que Maritain réponderait... En effet son influence dans la proclamation universelle des droits de l\\\'homme a été importante, mais je doute qu\\\'il eut voulu  prouver quoi que se soit à partir de l\\\'inexistence de Dieu... ou alors par l\\\'absurde ! Je vais tacher de me procurer ce fameux ouvrage.

Denis Sureau 05/04/2007 14:07

Dans Loi naturelle et loi civile, le Pr Jean-Baptiste Donnier explique que, dans Les droits de l'homme et la loi naturelle, New York, 1942, p. 80., Maritain a cette phrase qui, « sans doute inconsciemment, exprime la conséquence ultime de l'hypothèse de Grotius: « Il suffit de croire à la nature humaine et à la liberté de l'être humain pour savoir qu'existent une loi naturelle et des droits qui en découlent  ». Le souci de Maritain émigré à New York en 1942, qui était celui de Grotius réfugié à la cour de Louis XIII pendant la Guerre de trente ans, est de démontrer que même si Dieu n'existait pas, les droits de l'homme existeraient car ils « découlent » de la loi naturelle. Or, pour savoir qu'existe une loi naturelle, point n'est besoin de croire en Dieu, « il suffit de croire à la nature humaine et à la liberté de l'être humain ». Maritain, qui cherche un fondement aux droits de l'homme qui soit acceptable par tous, dans un contexte historique marqué par l'athéisme, prend au sérieux l'hypothèse, que Grotius considérait comme absurde, de l'inexistence de Dieu. Mais, ce faisant, il est amené à déplacer l'hypothèse de Grotius de l'existence de Dieu à l'existence de la loi naturelle. S'il faut croire, en effet, à la nature humaine, pour savoir qu'existe une loi naturelle, l'existence de cette loi naturelle ne peut être qu'une hypothèse, puisqu'elle repose sur la croyance subjective en une « nature humaine ». Même s'ils « découlent » de la loi naturelle, les droits de l'homme, chez Maritain, ne relèvent donc pas « de l'ordre naturel, ils ne se fondent pas sur des relations fondamentales mais, au contraire, les fondent » (Ph. André-Vincent, A.P.D., t. XXXI, 1986, p. 436. Ils n'ont besoin de la loi naturelle que comme une pure hypothèse et non comme une réalité fondatrice. La loi naturelle joue au fond pour Maritain un rôle analogue à celui la « norme hypothétique fondamentale » de Kelsen...»

Alex 05/04/2007 13:38

En quoi l'antimoderne et Jacques Maritain déforme-t-il la signification de la loi naturelle ?
Je ne comprends pas; et ce n'est pas la première fois que je lis ce reproche fait au grand philosophe neothomiste catholique ami de Paul VI.
Pouvez-vous préciser où dans son oeuvre trouve t-on des traces de ces erreurs ? Ou peut-être lui reprocher-vous d'avoir voulu trouver des moyens de rendre l'enseignement du Magistère et de saint Thomas compactible avec la démocratie ? Je rapelle que Maritain prônait de toute ses forces une Primautée du pouvoir spirituel sur la loi civile.