Depuis sa naissance en 1990, le courant théologique occidental d'une "Radical Orthodoxy", dont John Milbank est la figure centrale, gagne du terrain
En 1990, un jeune théologien britannique de 38 ans, John Milbank, ancien élève de Rowan Williams (devenu depuis archevêque de Cantorbéry), faisait paraître un livre qui mit les esprits en
ébullition dans le monde universitaire anglo-saxon. Le livre s'intitulait Théologie et théorie sociale. Par-delà toute raison séculière. L'ennemi était clairement désigné : le séculier (secular),
auquel la théologie aurait eu tort de vouloir s'ajuster. L'ambition du projet était elle aussi nettement affichée : reconstruire une vie sociale d'amitié et de paix à partir des ressources de la
tradition chrétienne, sans compromission avec ce monde séculier.
Ce courant allait recevoir son nom de baptême en 1997, dans un manifeste rédigé par de jeunes universitaires où se retrouvent anglicans, protestants et catholiques. Il s'appellera désormais
«Radical Orthodoxy». La première thèse de ce manifeste donne le ton : «Radical Orthodoxy rejette comme sophistique toute célébration théologique de la sécularisation.» La deuxième thèse,
également provocante, entend tourner le dos à la majeure partie de la théologie du XXe siècle, déclarée coupable d'avoir «simplement embrassé les tendances séculières». Et ainsi de suite.
Comment relever le défi de la sécularisation ? Une rupture s'impose. Le programme de la Radical Orthodoxy, écrit Denis Sureau, est à l'opposé des théologies qui pensaient pouvoir «s'appuyer sur
la modernité et ses avatars pour repenser la foi et la rendre aimable voire accommodante vis-à-vis du consensus libéral». Il s'agit au contraire de soumettre ce monde malade à une critique
«radicale» d'ordre théologique, et de penser l'ordre naturel, l'homme et la société, à partir de l'ordre surnaturel - autrement dit, à partir de la révélation - avec les ressources propres de la
foi.
Comme on le voit, la Radical Orthodoxy ne se tient nullement à l'écart du monde moderne. Elle cherche au contraire à envahir tous les domaines afin de les juger à l'aune de la théologie. Elle
puise à de multiples sources : la Bible et la Tradition en priorité, mais aussi Platon, Aristote, surtout saint Thomas et saint Augustin. Certains se réclament même d'un «thomisme augustinien
post-moderne». Henri de Lubac et Hans Urs von Balthasar ont leur faveur. Il s'agit de retrouver une unité articulée entre foi et raison. Seule la foi leur paraît capable de sauver la raison.
Relativement ignorée en France, la Radical Orthodoxy semble vouloir y rattraper son retard. Si son noyau dur est nettement visible, les contours sont plus difficiles à cerner. L'essai de Denis
Sureau, le premier à offrir un panorama d'ensemble de ce courant, en présente les principaux thèmes et les figures les plus représentatives. On n'a sans doute pas fini d'en parler. C'est une
théologie sans complexes. Face à un monde moderne malade de la sécularisation, elle entend relever fièrement la tête. On peut juger la riposte audacieuse, mais aussi un peu courte.
MARCEL NEUSCH

Denis Sureau
Pour une nouvelle théologie politique
Parole et Silence, 174 p., 17 €
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Penseurs de la Cité de Dieu présente dans la cité des hommes, les nouveaux théologiens refusent la « captivité politique de l'Église » et la mondialisation libérale. Produit d'une raison séculière et donc rétrécie, la modernité fondée sur la violence s'achève dans le nihilisme. S'employant à déconstruire le mythe de l'État moderne salvateur, ils lui opposent l'Église, véritable communauté de référence et de résistance. Puisant dans ses ressources - notamment liturgiques -, elle peut restaurer une amitié politique fondée sur la participation au Christ.
Thomisme subversif, anarchisme eucharistique, aristotélisme révolutionnaire, orthodoxie radicale, augustinisme postmoderne, théologie postlibérale : au-delà du choc
des mots, la théologie politique du XXIe siècle est née.
Revue de presse

Denis Sureau is the author of essays about Thomas Aquinas and politics. He is Editor-in-Chief of the French catholic Editions de L'Homme Nouveau.
Book summary
Introduction
Chapter I - The political theologies of the twentieth century
The Schmitt-Peterson debate
Action Française and Neo-Thomisms
From "Political Theology" to "Liberation Theology"
Henri de Lubac at the turn of contemporary theology
Chapter 2 - The Church as Communion: After Vatican II
David Schindler or how to be American, anti-liberal, and theologian of communion
Tracey Rowland or postmodern Augustinian Thomism
Aidan Nichols or the revival of Christianity
Chapter 3 - Morality: the wind rises
Alasdair MacIntyre or revolutionary Aristotelianism
Stanley Hauerwas or the Kingdom of Peace
John Porter or natural law rediscovered
Therese Lysaught or the search for a Christian bioethics
Chapter 4 - Radical Orthodoxy: the Cambridge revolution
John Milbank or beyond secular reason
Catherine Pickstock or how an Anglican theologian rethinks the truth about the Mass.
Chapter 5 - Exercises of theopolitical imagination
John Howard Yoder or the politics of Jesus
Oliver O'Donovan or the Biblical roots of politics
William Cavanaugh or Eucharistic anarchy
Emmanuel Katongole or the new African theopolitics
Stephen Long or theological critique of capitalism
Daniel Bell or to think of God in the city after the end of history
Appendix: European Cousins