Contre la vaine rhétorique de la "guerre"

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Nous sommes en guerre, a martelé Emmanuel Macron. Une rhétorique qui appelle ces réflexions suivantes :

Sur les dilemmes de la bioéthique contemporaine plane l’ombre de la mort, considéré comme l’ennemie ultime. Par contraste, la vie est le plus grand bien, la fin ultime, et tout ce qui la menace devient un ennemi résolu. Le discours médical est saturé de métaphores guerrières : face aux envahisseurs que sont les virus ou les cancers, qui violent l’intégrité territoriale de notre corps pour le détruire, les professionnels du combat sont chargés de la défense et mènent une guerre inconditionnelle. L’hôpital est devenu un camp militaire. Ce discours guerrier justifie des dommages collatéraux tels que la destruction d’embryons humains dans la recherche sur les cellules souches visant à éradiquer la maladie de Parkinson. Cette prétendue « juste guerre » contre la souffrance suppose des sacrifices, comme toute guerre.

Penser la médecine comme une discipline militaire et la mort violente comme le summum malum, le mal absolu, n’est possible que dans une culture sécularisée. Dans cette rhétorique, l’ennemi désigné est la mort mais celle-ci, dans une société sans Dieu, devient un nouveau dieu (mauvais), au-delà de tous les dieux. Le médecin est le nouveau rédempteur qui, par son savoir et son pouvoir sacré, a pour mission d’assurer notre salut. Le succès des séries télévisées ayant des médecins pour héros n’est peut-être pas étranger à cette nouvelle conscience religieuse.

Cette vision théologique sous-sous-sous-jacente à la bioéthique contemporaine qui nous déforme gravement est contraire au christianisme. Elle est une parodie du message chrétien de salut. Car dans la tradition chrétienne, la souffrance, la mort et les autres forces qui nous menacent et nous terrifient sont ces « principautés » et ces « puissances » qui seront complètement détruites par le Christ lors de son Avènement (cf. 1 Co 15,24). La mort, notre grande ennemie, a déjà été défaite par la mort sur la Croix et la Résurrection du Christ. Si bien que pour le chrétien, le salut ne vient pas du médecin mais du Dieu trinitaire révélé en Jésus Christ. Son disciple n’est pas appelé à sauver le Christ de la mort mais à marcher à sa suite. Sa mort doit être comprise comme la victoire de Dieu sur la mort.

C’est en raison de cette victoire que la vie, dans une perspective chrétienne, n’est pas une fin en soi. Les récits de la Passion n’affirment pas l’inviolabilité de la vie mais l’obligation faite par Jésus d’aimer ses ennemis et de prier pour ses persécuteurs. Tel est le Chemin de réconciliation que Dieu nous montre, à rebours de tout sens commun.

A la lumière de la Semaine sainte, le chrétien est invité à se réconcilier avec ces ennemis que sont la souffrance et la mort - et à voir la mort non plus comme une ennemie mais comme une amie, en tant qu’elle est une transition entre la vie présente et la vie éternelle. « Loué sois-tu, Seigneur, pour notre sœur la mort corporelle que personne ne peut éviter. Quel malheur pour ceux qui meurent avec un cœur mauvais ! Mais quel bonheur pour ceux qu'elle surprendra avec un cœur bon car le paradis les attend auprès de Toi ! » (saint François d’Assise, Cantique de Frère Soleil). Cette perspective est apaisante et libératrice n’est possible qu’en accueillant la paix du Christ et son amour pour nous.

(Extrait de "Pour une nouvelle théologie politique", par Denis Sureau, Parole & Silence, 2008, p. 103-104)

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