Chrétien et moderne ?

Publié le

Gallimard, 240 pages, 20 €
Gallimard, 240 pages, 20 €

Etre chrétien dans le monde moderne ? La question n'est pas nouvelle. Observateur attentif de nos sociétés, Philippe d'Iribarne, 79 ans, sociologue et directeur de recherches au CNRS, tente d'y répondre à frais nouveaux dans l'essai qu'il vient de publier. Il récuse d'emblée tant les propagandistes que les contempteurs de la modernité. Cette posture entre deux extrêmes n'est pourtant pas facile à tenir, comme nous allons le constater.

En effet, l'auteur développe une critique très lucide du projet d'émancipation moderne, ce "rêve illusoire d'une société hors sol": construire une société artificielle, négatrice des identités concrètes, des diversités culturelles, un monde autosuffisant, où la religion ne semble guère avoir de place.

Dans un chapitre fort pertinent, Philippe d'Iribarne montre comment ce projet moderne réserve un destin cruel aux pauvres, aux handicapés, aux malades en fin de vie - tous ceux qui "n'ont pas accès à une pleine dignité de citoyen". Il y a aussi dans ce livre une déconstruction de la "postmodernité", sa tolérance molle, sa "société liquide", ce dialogue qui recherche le consensus au lieu de chercher la vérité. Or d'un point de vue chrétien, l'attention évangélique aux personnes n'implique pas un égal respect des "choix de vie" et des doctrines : le Christ accueille les pécheurs mais il ne cautionne pas le péché.

Compte tenu de ces analyses, on pourrait imaginer que Philippe d'Iribarne appelle les chrétiens à retrouver le sens de l'Eglise comme contre-société. Eh bien non. Il affirme plutôt que la modernité peut être profitable aux chrétiens. Mais il faut reconnaître qu'il est ici beaucoup moins convaincant. Sa volonté de rapprochement le conduit à s'en prendre à certaines vérités de la foi catholique - les dogmes - et à la nature même de l'Eglise. En fait, il adopte une perspective qu'on peut qualifier de protestante, caractérisée dans un éloge du "libre examen" et une pratique de la sola Scriptura au détriment du Magistère. S'appuyant sur les thèses sulfureuses du dominicain Claude Geffré, il s'en prend à l'enseignement des papes et des évêques sur des points tels que l'infaillibilité, l'Immaculée Conception ou l'Assomption, évoquant des "spéculations théologiques incertaines" et des "traditions contingentes". . Il dénonce "la prétention de dire la vérité" revendiquée par la papauté. Plus largement, il semble rejeter la certitude que peut apporter la foi, et justifie le doute. Pourtant, comme le rappelle le Catéchisme de l'Eglise catholique, le doute volontaire est contradictoire avec foi (je n'évoque pas ici l'état mystique qui s'appelle la "nuit de la foi"). C'est même un péché. Le Christ dénonce d'ailleurs très souvent le manque de foi de ses disciples, "hommes de peu de foi", ou de "petite foi". Ajoutons que la certitude que donne la foi est supérieure que celle que donne la raison.

Il est en fin de compte fort révélateur qu'une tentative d'accommodement avec la modernité implique une dénaturation profonde du christianisme. Jacques Maritain était plus conséquent lorsqu'il intitulait un de ses livres Antimoderne.

Denis Sureau

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

A Z 08/08/2016 06:12

Bonjour,

A. Je me permets de vous citer : "Il est en fin de compte fort révélateur qu'une tentative d'accommodement avec la modernité implique une dénaturation profonde du christianisme."

B. Ce n'est certes pas à vous que j'apprendrai que nous en sommes là, à cette tentative d'accommodement avec le monde contemporain, hier moderne, aujourd'hui post-moderne, au moins depuis 1945.

C. En effet, au moins depuis 1945, bien des théologiens et des évêques ne veulent pas comprendre qu'il n'est pas normal, et qu'il est même parfois suicidaire, d'accorder plus d'autorité et d'importance à tel philosophe non chrétien ou à tel théologien non catholique qu'à tel Père ou Docteur de l'Eglise.

D. De même, au moins depuis le milieu du XX° siècle, bien des docteurs et des pasteurs ne veulent pas comprendre qu'il n'y a pas, d'un côté, une attitude "évangélique", et, de l'autre côté, un comportement intransigeant, mais qu'il y a, d'un côté, une attitude accommodante, fallacieusement évangélique, et, de l'autre côté, un comportement intransigeant, non à l'égard des personnes, mais vis-à-vis des doctrines et des pratiques, ce qui n'est pas du tout la même chose.

E. Il y a une autre manière de s'exprimer, pour compléter ce qui précède : dans l'Eglise catholique, aujourd'hui encore,

- d'une part, on persiste à ne pas procéder à un examen de conscience sur les raisons pour lesquelles le positionnement situé à l'intérieur de l'octogone formé par la réunion des "points" suivants : Chenu, Congar, Haring, Murray, Mounier, Rahner, Schillebeeckx, Teilhard, est, à tout le moins, dysfonctionnel,

- d'autre part, on persiste à ne pas prioriser, dans les diocèses et les paroisses, une catéchèse, une prédication, une pastorale, propices à davantage de prise de conscience de la distinction entre Esprit de Dieu et esprit du monde, à davantage de remise en cause de l'influence de l'esprit du monde, et à davantage de mise en oeuvre de la résistance, inspirée par l'Esprit de Dieu, face à l'esprit du monde.

F. Par ailleurs, on est en droit de sourire, en présence de la position selon laquelle l'Eglise catholique est, encore aujourd'hui, trop confiante en ses dogmes ou trop fidèle à ses dogmes, pas assez adaptée au monde contemporain ou pas assez ouverte sur le monde contemporain, quand on sait

- que la tendance à l'adogmatisme et la tendance à l'immanentisme sont deux des caractéristiques de l'orientation fondamentale qui, dans les faits, est constitutive du catholicisme contemporain, toujours depuis 1945,

- que c'est précisément à cause de ces deux tendances que le catholicisme contemporain est entré en auto-dénaturation ou, en tout cas, en auto-fragilisation, toujours depuis le milieu du XX° siècle.

G. Que dire de plus ? Revenir, non pas en arrière, mais à au moins une partie de l'essentiel, et faire redécouvrir l'importance de la connaissance de la Parole de Dieu, de la compréhension du message de Dieu, de la méditation sur la volonté de Dieu, de la contemplation des mystères de Dieu, de l'adoration des Personnes divines, n'est pas très post-moderne, du point de vue le plus objectivement attribuable aux post-modernes, mais est à la fois nécessaire et salutaire, nous dirons même : salvifique.

H. La sainteté ou le suivisme : hier, au temps où la société liquide n'existait pas encore, comme aujourd'hui, au temps où elle est en passe de tout submerger, il faut choisir, non par nostalgie, ni par angoisse, mais dans la confiance et la fidélité à l'égard de Jésus-Christ, qui est la voie, la vérité, la vie.

Aucune personne sensée n'a jamais dit qu'il est plus facile d'essayer de choisir la sainteté que de réussir à choisir le suivisme, mais il reste à faire comprendre qu'il est plus authentiquement libérateur d'essayer de choisir la sainteté que de réussir à devenir un compagnon de route qui marcherait dans une direction plus ou moins proche de l'ambiance et de l'utopie de "l'émancipation généralisée".

Bonne journée.

A Z