Amoris laetitia : accompagner et discerner

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Amoris laetitia : accompagner et discerner

La publication de l'exhortation apostolique Amoris laetitia était attendue, après les débats ayant agité les deux synodes romains sur la famille. Sa réception semble aussi compliquée.

La joie de l'amour qui est vécue dans les familles est aussi la joie de l’Église : c'est sur cette belle affirmation que s'ouvre l'exhortation. Le texte du pape François est long (250 pages) mais accessible, riche d'exemples concrets et de formules très personnelles, inattendues dans un document pontifical. Au lieu d'être un légiste hors sol, il entend « garder les pieds sur terre » (6). Il offre une analyse fine et réaliste de la situation de la famille aujourd'hui, proposant l'idéal du mariage chrétien sans cette idéalisation agaçante que l'on trouve parfois dans la presse pieuse, ni cette exaltation d'une « affectivité narcissique ». Insistant à bon droit sur l'importance de la préparation au mariage et de l'accompagnement des jeunes couples, il note que des « attentes trop élevées sur la vie conjugale » peuvent conduire à des ruptures (221). Les époux et les parents doivent faire face à de multiples problèmes, et beaucoup souffrent et sont blessés : d'où le rôle de cet hôpital de campagne qu'est l’Église. Les pasteurs devraient avoir le souci de rejoindre et d'accueillir les personnes et les couples là où ils sont (y compris aux périphéries) et des accompagner afin de les faire sortir de situations d'échec et de les faire progresser. Ce thème du chemin sous-tend tout le texte qui se veut délibérément pastoral et non doctrinal.

Confrontés à une société qui n'est plus chrétienne, « l’Église qui prêche sur la famille est un signe de contradiction » (200). Contrairement à ce que certains s'imaginent, le pape François ne craint pas de dénoncer les erreurs de notre temps : « En de nombreux pays, une destruction juridique de la famille progresse, tendant à adopter des formes basées quasi exclusivement sur le paradigme de l’autonomie de la volonté » (53) ; critique de la marchandisation du corps humain avec les mères porteuses (54) ; inquiétude face à la diffusion de l'idéologie du gender (56) ; condamnation de l'avortement et de l'euthanasie, « obligation morale à l'objection de conscience » pour les professionnels de santé (83) ; rejet du « mariage » homo : « il n’y a aucun fondement pour assimiler ou établir des analogies, même lointaines, entre les unions homosexuelles et le dessein de Dieu sur le mariage et la famille. Il est inacceptable que les Églises locales subissent des pressions en ce domaine et que les organismes internationaux conditionnent les aides financières aux pays pauvres à l’introduction de lois qui instituent le 'mariage' entre des personnes de même sexe » (251). Sur tous ces thèmes, François est dans la droite ligne de Benoît XVI comme de s. Jean Paul II.

Plus positivement, comme ses prédécesseurs, il affirme le rôle primordial des parents non seulement dans la formation morale de leurs enfants ( affirmant la valeur de la sanction comme stimulation) mais aussi dans la transmission de la foi 287 ss.). Il refuse une « société sans pères » (176).
Bien que la question des situations irrégulières (notamment celle des divorcés remariés civilement) ne soit abordée que dans quelques paragraphes sur les 325 que compte Amoris laetitia, la réponse donnée par le pape a occulté tout le reste. Et c'est une réponse de jésuite : ni rigorisme, ni « casuistique insupportable », mais appel à un « discernement personnel et pastoral approprié » (298), au cas par cas. François n'a pas voulu modifier la discipline de l’Église par une loi générale – mais pouvait-il le faire ? Mgr Marc Aillet, évêque de Bayonne, pourtant classé parmi les évêques « classiques », a déclaré à La Vie : « Ceux que l’on appelle “conservateurs”, qui restent trop souvent à des énoncés de principes et doctrinaux, seront certainement déçus par ce texte parce que François, s’il reprend la doctrine à son compte, n’en fait pas son premier point de vue. Ceux que l’on qualifie de “progressistes”, et qui pensaient que la doctrine de l’Église allait changer, seront aussi déçus par ce texte car il faut bien reconnaître que toutes les propositions concrètes pour changer la discipline de l’Église, formulées notamment par le cardinal Kasper au moment du synode, sont passées à la trappe. Ce document ne se laisse pas enfermer par cette dialectique “conservateurs” contre “progressistes”, il est dans une dialectique pastorale, c’est-à-dire une vérité qui n’est pas seulement abstraite, qui doit rejoindre les personnes dans leur vie concrète. » Le vaticaniste Jean-Marie Guénois titre dans Le Figaro (8/4) : Le pape François ouvre la porte de la communion à certains divorcés remariés. Le pape ne tranche pas : ni permission générale, ni interdit, mais meilleure intégration ou inclusion dans les communautés chrétiennes, avec un accompagnement pastoral adéquat.
Pour le théologien dominicain Thomas Michelet, chargé de cours à l’Angelicum, le pape « n’a pas voulu trancher. Ce n’est pas dans les habitudes des papes d’intervenir dans des débats théologiques lorsque les solutions ne sont pas mûres. Mais il a tout de même donné une ligne de conduite : on ne peut plus se contenter d’une approche purement “objectiviste”, qui jette à la face du fidèle infidèle la « situation objectivement désordonnée » dans laquelle il se trouve “en vérité” ; pas plus que d’une approche purement “subjectiviste” qui s’en tient à l’appréciation de la personne “en conscience”, sans relever que cette conscience peut être erronée, ce qui suppose une loi objective comme étalon pour l’éclairer et la corriger. Ces deux lignes voient bien chacune un aspect de la vérité de foi, autrement elles n’auraient pas chacune des partisans. Elles ont aussi chacune leurs limites. Le pape nous invite donc à dépasser l’opposition et les limites, à faire une synthèse complète vraiment catholique ; mais il ne nous dit pas comment. » (Le Salon Beige, 11/4). A une morale de la loi réduisant l’activité humaine au permis et au défendu, nous devons préférer une morale de la vertu qui est celle de saint Thomas d’Aquin, « celle du dynamisme de l’action et de la croissance de la grâce en nous ». On doit éclairer la conscience lorsqu’elle est déformée. Ce travail de conversion se fait par référence à une loi objective : tel est l'esprit d'un accompagnement authentique.
Denis Sureau

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